Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale)

de Marion Aubert - Mise en scène Marion Guerrero

Création : du 9 au 12 février 2010 Théâtre des Treize Vents CDN de Montpellier

Production : Cie Tire pas la Nappe, Scène nationale de Sète, La Boîte à rêves - cie Jérôme Savary, Conservatoire de Montpellier. Aide à la création du Conseil Régional LR, Aide à la résidence du CG Hérault. et le soutien de l'ADAMI

Chargé de production : Sylvine Dupré

Mise en scène : Marion Guerrero

Assistanat à la mise en scène : Virginie Barreteau

Scénographie : Nicolas Hénault

Costumes : Marie-Frédérique Fillion

Lumières : Olivier Modol

Son : Antonin Clair

Photos : Bule et Anouk Méderlé

Graphisme visuel : Jeanne Roualet

Attaché de presse : Fouad Bousba

Avec

Marion Aubert
Thomas Blanchard
Adama Diop
Capucine Ducastelle
Olivier Martin-Salvan
Elizabeth Mazev
Sabine Moindrot
Dominique Parent

En partenariat avec Radio Nova    logo_nova_radio_92-4-3_-_copie.jpg

M Auberte la folle, hétéronyme parmi d’autres de l’Auteure, évoque dans un tourbillon de scènes déjantées tout un petit monde familial et professionnel haut en couleurs. En onze chapitres morcelés, cette comédie féroce convoque une trentaine de personnages, qui, au fil des scènes, nous présentent un tableau sans pitié des rapports de pouvoir. On verra ainsi des scènes de la vie quotidienne, enfantine, conjugale, familiale, professionnelle, nationale, quelques rituels, les péchés capitaux, bref, la folie ordinaire de notre monde.

L'AUTEURE. Voilà. Moi, je suis l'auteure de cette pièce. C'est une pièce en forme de labyrinthe. J'ai écrit cette pièce au fil d'un été difficile avec des perceuses en arrière fond. J'ai écrit cette pièce dans un contexte particulièrement difficile. A une époque particulièrement tragique de mon existence. Autour de moi, tout n'était que lucre, vanité, orgueil, et trahison. Et encore, je ne parle pas de la politique nationale. Cet été-là, trois bébés sont morts à l'arrière de leur voiture. Oubliés par leurs parents. Les russes en ont profité pour envahir la Géorgie. Et pour le moment, la France est trente-huitième aux jeux olympiques de Pékin. C'est dans ce contexte houleux que j'ai décidé d'inventer une nouvelle forme de pièce. Une pièce absolument nouvelle. Jamais vue nulle part auparavant. J'ai réussi à m'isoler grâce à une bonne dose d'opiniâtreté, et un sens du devoir hérité de mon père. Aux deux cents euros versés directement à la nounou par la CAF. Au soutien de mes ennemis. De mes amants. Grâce leur soit rendue ici. Comme cette pièce est un peu nouvelle et pleine de fraîcheur, j'ai pensé qu'il serait bon de vous accompagner dans la lecture et, le cas échéant, lors de la représentation. La pièce est parfois timide en événements. C'est voulu. C'est une pièce d'été. Languide. J'habite dans le sud de la France. J'écris très souvent nue. Pour la commodité de la représentation, je vais me mettre là. Lorsqu'il y a une erreur d'imaginaire, une saute dans le temps, un accident grave, une rupture brutale, vous pouvez me jeter des regards. J'essaierai de suivre au plus près l'actualité de ma propre pièce. C'est une pièce sinueuse, pleine de méandres et de bêtes imaginaires. J'avais, il y a quelques jours, eu l'envie de l'intituler "comédie animalière" mais je n'aime pas tellement les bêtes. Elles ne me dérangent pas, mais je ne m'attache pas. Je ne m'attache pas spécialement aux bêtes. Je n'aime pas m'occuper des chiens sur la tournée. Ni des fauves. Ni des chameaux si on en a. Je n'aime pas les manifestations de joie des bêtes. Parlons plutôt des chonchons.

Voilà la 6ème fois que je m'attelle à la mise en scène d'un texte de Marion Aubert.

Le texte
Orgueil, poursuite et décapitation (comédie hystérique et familiale)
est un texte qui ne ménage personne.
C'est un texte brutal.
Truffée de scènes de la vie familiale, professionnelle, nationale et j'en passe, cette comédie  plonge dans les affres d'un quotidien barbare et s'envole vers un imaginaire débridé, outrancier, grand-guignolesque.
Avec une jubilation extrême, Marion passe à la moulinette nos travers, nos bassesses, nos espoirs et nos fulgurances, fait une boule, étale le tout, laisse reposer, laisse gonfler, fait cuire, laisse brûler sur les bords et puis nous sert ce gros gâteau un peu indigeste au milieu de la table.
Elle a glissé des fèves dans le gâteau. Ce sont les habitants du royaume. Un petit peuple qui étouffe dans la crème trop grasse. Le peuple des chonchons.
Les chonchons sont des gens comme vous et moi, mais alourdis" dit-elle.
"Les chonchons sont frustrés, jaloux et misérables. Ils sont voyeurs, rancuniers et lâches. Ils se débattent avec tous leurs défauts.
Les chonchons font ce qu'ils peuvent.
Hélas, les chonchons nous ressemblent furieusement. Comme des frères. Des frères ratés.
On aurait bien voulu avoir des frères mieux. Mais peut-être que des frères mieux  nous auraient rendus jaloux. Peut-être qu'alors nous serions devenu les pires des chonchons !
C'est très compliqué.
Alors on les a gardés comme ils sont, veules, méchants, lunaires et tragiques.
"Perdus dans leur propre maison", comme dit l’auteure.
On les observe se prendre les pieds dans le tapis, ça nous évite d'en faire autant.
Du moins on l'espère.
Et puis au pire, on peut toujours en rire.

La mise en scène
Marion écrit de la matière. Beaucoup de matière.
Nous coupons des textes, nous coupons énormément de textes (ça nous crève le cœur), nous parfaisons le montage. Au fur et à mesure, les choses se mettent en place, avec les acteurs, avec l'articulation de l'espace, par résonances.
Le montage se fait.
Dans ce texte tentaculaire, il est un fil rouge qui nous indique le chemin de la narration. C'est l'auteure elle-même qui sort du texte pour baliser la route.
Un peu comme si elle nous faisait participer au processus de l'écriture, Marion nous éclaire et brouille les pistes tout à la fois. Elle s'inclut dans les personnages, elle se multiplie, se plagie, s'ausculte.
Est-ce de l'autofiction ? Pas si sûr. Et que celui qui voudrait démêler le faux du vrai se lève tôt matin!
Non. L'intérêt réel de l'intrusion de cet étrange personnage dans le monde de son propre imaginaire est ailleurs.
Marion raconte là, la part d'intime qui existe toujours entre un auteur et son œuvre. Le dédoublement de la personnalité, la mine qu'il creuse en lui pour en extraire à la fois "les excréments et le rêve" comme dit Peter Brook.
Elle nous parle de cette chose énigmatique qu'est l'écriture. Cette chose bizarre qu'est la création.
Nous avons construit la scénographie dans ce sens.
Au départ c'est une page blanche, l'endroit de tous les possibles, avec, en fond, une tâche de réel : le bureau de l'auteure.
Tout part de là.
Puis, petit à petit, des couleurs éclairent l'espace, puis s'effacent, puis reviennent jusqu'à envahir le tout dans une sorte de réel reconstitué, en à-plat.
On retombe à l'intérieur de la maison de l'auteure.
Elle a écrit sa pièce. Elle n'est pas bien sûre que c'était vraiment ce qu'elle devait écrire. Elle est déjà en face d'une journaliste monstrueuse, qui se démultiplie pour lui faire subir un interrogatoire.
On ne sait pas bien si le réel à engendré l'imaginaire ou si l'inverse s'est produit.
Est-il possible que l'imaginaire engendre le réel ?
Qui sait?

Orgueil, poursuite décapitation, le titre, s'agit-il des trois actes de la pièce ? De trois cibles ou sujets de la pièce ?

Au début, avant même que la pièce ne prenne forme, j’avais envie -entre autres envies- d’écrire une pièce monstrueuse, truffée de péchés capitaux. Très vite, certains de mes personnages -les plus naïfs- ont sombré dans la gourmandise. D’autres se sont vautrés dans la luxure et la paresse. D’autres encore se sont tordus les mains d’avarice. D’autres, enfin, se sont abandonnés à l’orgueil puis à l’envie. Et puis, finalement, j’en ai eu marre de cette histoire de péchés. Mon texte sur l’orgueil n’était vraiment pas terrible. Il portait pour titre, justement Orgueil, poursuite et décapitation (ou quelque chose d’approchant). Une histoire dans laquelle l’héroïne (l’auteure donc) était poursuivie par ses propres personnages jusqu’à sa mise à mort (elle mourait décapitée comme un poulet par un directeur de théâtre). La scène était vraiment déplaisante. J’ai fini par la couper. Finalement, le titre seul est resté. Voilà de quoi il s’agit.

La pièce raconte-t-elle une histoire ? Une anecdote ? Y a-t-il une trame (début, commencement, fin ?)

La pièce ne raconte pas une mais plutôt des histoires. Ou plutôt que de raconter des histoires, la pièce donne à entendre des tranches de vies. Comme on dirait des tranches de gigots. On n’a pas le bœuf entier (et c’est heureux) mais toutes les tranches viennent du même bœuf. Bon. En l’occurrence, le bœuf, c’est l’auteure. Et l’auteure nous présente, à la manière d’un grand carnaval, tous les personnages, ses doubles le plus souvent : M Auberte la folle, la mariée, la belle-fille… mais aussi les autres : la belle-mère, la grand-mère, le directeur et toutes sortes de chonchons tout droits sortis de son imagination. Ces personnages sont saisis sur le vif. Surpris dans un état de verve. Et servis tels quels au spectateur. Il n’y a pas de trame au sens classique du terme, mais l’auteure est présente tout du long du texte et chemine, en même temps que les spectateurs, à travers le labyrinthe de sa propre pièce. Folle entreprise. Il y a un début, mais il y a aussi des redébuts. Il y a une fin, mais il y a aussi, à l’intérieur de la pièce elle-même, des fins. Un peu comme dans la vie, en définitive. Ou comme dans les cauchemars, peut-être. La pièce doit être quelque part entre la vie la plus banale (avec les jours qui recommencent, la routine -oppressante routine) et les cauchemars (avec des directeurs à trois sexes à la place de la tête, par exemple).

Il est question d'une tragédie hystérique et familiale, autour de la trahison et des rapports de pouvoir : en quoi ces thèmes te touchent-ils particulièrement aujourd'hui ?

J’ai eu un enfant. Cet enfant, vous l’imaginez, est le plus merveilleux des enfants. Il est tout à fait charmant et, dans la vraie vie, comme il se doit, je le referai mille et mille fois. J’ai aussi une belle-mère tout à fait sympa. Un mari délicieux. Des amies extras. Et pourtant, va savoir, je décèle, en grattant au tréfonds de ces vies-là (et de la mienne), toute une série de tares potentielles. Voilà qui m’intéresse. Mettre à jour, grossir, déformer les pathologies. Trouver la monstre. Faire des êtres ordinaires des monstres sacrés du théâtre. Oui. Elever la femme au foyer au statut de monstre sacré. Le fait d’être à la fois mère, femme, auteure, actrice, épouse, maîtresse de maison, bonne à tout faire, me place au cœur d’une série de conflits tout à fait spectaculaires. Je me suis dit tiens. J’ai de bons cobayes (-mes contemporains-). Un formidable poste d’observation. J’ai pris mon stylo, mes lunettes déformantes, et je suis passée à l’action.

Tu as choisi de t'exposer sur le plateau, en tant qu'auteure - pourquoi ?

Au début, je n’avais pas spécialement envie d’interpréter le personnage de l’auteure. Je trouvais le rôle très ingrat. L’auteure est là pour guider le spectateur, l’amener au plus près de sa folie. Elle est, en quelque sorte, la colonne vertébrale de la pièce. Est-ce drôle de jouer une colonne vertébrale ? Les autres personnages, tous, sont des clowns. Mais voilà. Je ne décide pas de la distribution des rôles sur le spectacle. J’ai négocié de jouer le personnage de la fille (Mélodie). Et j’ai cédé sur l’auteure. Au bout du compte, évidemment, je trouve ce choix pertinent. Marion Guerrero m’a permis d’assumer une place que je n’aurais pas assumée de mon propre chef. Lorsque les représentations sont belles, je me sens un peu comme une Woody Allen au féminin, à l’intérieur de ma propre création. Je pense que le fait de me voir moi -avec mes 1,57, mon âge, mon sexe- donne aussi un nouveau corps -inattendu- à la représentation que les spectateurs ont (85% des textes que nous entendons aujourd’hui au théâtre sont écrits par des hommes) de l’écrivain. Ça me semble important.

Mais pourquoi diable t'est-il impossible d'écrire du théâtre conventionnel ?

Il m’arrive, souvent, de faire des plans. J’écris des pièces en trois actes. Une situation initiale. Une situation finale. Et puis des événements perturbateurs. Au fil de l’écriture, les événements perturbateurs deviennent de plus en plus envahissants. Ils se mettent à ronger mes scènes. Mon unité de lieu. Mon unité de temps. Parfois, ils s’attaquent même au squelette. De la pièce initiale (et furieusement conventionnelle), il ne reste plus qu’un tibia, un bout de mâchoire, un fémur. Au vieux squelette je privilégie le cœur, le sexe, la chair, le cerveau bien vivants. Un jour, peut-être, je parviendrai à façonner une pièce folle et conventionnelle en même temps. J’y travaille.


Propos recueillis par Pierre Notte, février 2010

 




France-Québec : regards croisés

Écritures dramatiques féminines contemporaines
 « Histoires de famille »

Séance du 11 janvier 2012

Invitées : M. Aubert, C. Lacroix, L. Ley

Questions

* Quand avez-vous écrit votre premier texte et dans quelles circonstances ? Était-ce un texte de théâtre ? L’avez-vous gardé ou détruit ? 
J’ai écrit mon premier poème à 6 ans, lorsque j’étais au CP. C’était un poème sur les majuscules et les minuscules. Après, j’ai beaucoup déménagé, et j’ai écrit quantité de lettres à mes amis. J’ai écrit ma première pièce de théâtre lorsque j’étais élève au Conservatoire de Montpellier. J’avais alors 19 ans, j’ai écrit durant l’été. A la rentrée, j’ai dit à mes camarades de promotion « j’ai quelque chose à vous annoncer. » D’aucuns ont cru à un heureux événement mais en fait, j’avais juste écrit Petite pièce médicament. J’ai écrit cette pièce à la plume d’oie dans un cahier –je me prenais pour une écrivaine d’autrefois. J’ai gardé la pièce dans un carton avec d’autres lettres et des manuscrits secrets.

* Vous souvenez-vous de votre première représentation théâtrale ? De quelle pièce s’agissait-il ?
Oui. Il s’agissait des Contents, d’Odet de Turnèbe, un auteur du 16ème siècle. Je faisais partie de la troupe amateur du lycée. Je jouais le rôle d’une vieille. La pièce durait plus de quatre heures. Nous donnions le texte en vieux français. Les spectateurs étaient d’une infinie bienveillance. J’ai eu, le soir de cette représentation - unique - une expérience quasi-mystique, tel Claudel sur la dalle de Notre-Dame de Paris. J’ai vu, l’espace d’une seconde, toute ma vie défiler, et je me suis vue vieille sur les planches. Depuis, je n’ai jamais plus eu d’expérience mystique mais le théâtre n’a plus quitté ma vie.

* Quels dramaturges avez-vous lus quand vous étiez adolescentes ? Que vous apportait la lecture de textes dramatiques que ne vous apportait pas la lecture de textes poétique ou romanesques ? Vos goûts ont-ils changé avec l’âge ?
J’ai souvenir d’avoir lu, vers l’âge de dix-onze ans, des petites scènes de Courteline. J’ai souvenir de la couverture du livre. Je lisais le livre à haute voix avec une copine et puis nous nous enregistrions. Ensuite, j’ai découvert Beckett, Koltès et puis Novarina. Ces rencontres là ont été décisives. Cela me semblait absolument insensé d’écrire ce qu’ils avaient écrit. J’ai dû me dire « tiens, écrire, c’est aussi accepter d’entrer dans sa propre folie. » J’avais aussi le goût de la littérature romanesque mais lire à voix haute me donnait un plaisir bien plus intense. Je prenais grand plaisir à déclamer dans la salle de bains. A me prendre pour quelqu’un d’autre. C’est le plaisir du jeu, de l’interprétation qui m’a poussée davantage vers les textes de théâtre. Aujourd’hui, mes goûts se sont affirmés. J’ai le plaisir de connaître de nombreux auteurs de théâtre. Les connaître me donne le goût de connaître leurs écrits. Mais lorsque j’ai un peu de temps, j’ai, je dois l’avouer, davantage de plaisir à me perdre dans un roman. Peut-être parce que le théâtre est devenu ma vie. Lire les romans me donne sans doute le sentiment d’échapper à ma vie, complètement. D’être en vacances de moi-même.

* Quels acteurs/actrices avez-vous admirés ?
Paradoxalement, j’ai été peu captivée par des acteurs, bien moins que par des auteurs. Je n’avais pas la télé. Longtemps je me suis laissée abuser par le cinéma. Je me disais que les acteurs n’étaient pas des acteurs mais des gens dont on suivait la vie, comme ça. Aussi j’ai été d’abord captivée par des acteurs inconnus. Des lycéens, des lycéennes. Mes camarades de promotion, au conservatoire. Je reste fascinée par les acteurs avec qui je travaille. Plus tard, les acteurs de Novarina « les monstres du théâtre » m’ont transportée. Daniel Znyk en particulier. J’aime les acteurs mal fichus, disproportionnés, les clowns, les bancals.

* Chacune de vous est montée assez tôt sur les planches, avec plus ou moins de succès (cf. le naufrage de Laura Ley dans le Rhin…), et a rencontré, semble-t-il, « l’homme de la situation » : Ariel Garcia Valdès pour Marion Aubert, Jean-Laurent Cochet pour Carine Lacroix et Oscar Sisto pour Laura Ley. Qu’avez-vous appris à leurs côtés ?
Ariel Garcia-Valdès m’a appris à ne pas vouloir plaire absolument mais à jouer ce qu’il y a à jouer. A dire ce qu’il y a à dire. Il parlait souvent de l’acteur comme d’un chasseur. Quelqu’un qui guette et puis qui vise. C’est une métaphore un peu virile mais j’y pense souvent lorsque je suis en scène. Il nous a surtout donné le goût de l’autonomie et des aventures collectives, le goût du théâtre de troupe.

* Vous êtes toutes trois actrices et auteures dramatiques. Deux d’entre vous, Marion et Laura, ont éprouvé le besoin de créer leur propre compagnie. Pour quelles raisons ? L’utopie communautaire ? Le désir de liberté ? Et vous, Carine, pourquoi n’avoir pas encore succombé au charme de cette « sirène » ?
J’ai créé ma compagnie il y a bien longtemps, pour la création de Petite pièce Médicament, en 1998. J’avais donc 21 ans. J’étais très liée avec Capucine Ducastelle et Marion Guerrero, mes amies du Conservatoire. Je le suis toujours. Nous étions fascinées par le théâtre de troupe, insufflé par Ariel, nous avions envie de rester liées toute notre vie, mais aussi nous avions fort le besoin d’affirmer notre singularité, le désir d’inventer un théâtre qui nous ressemble. Nous avons décidé de travailler ensemble jusqu’en 2076. Après, nous changerons peut-être de métier).

* Les compagnies de Marion et de Laura portent des noms évocateurs : on entend sous l’interdiction Tire pas la nappe ! la cacophonie des repas de famille et sous le pseudonyme de Laura Ley le chant mélancolique d’une sirène accrochée à son rocher. D’emblée, deux tonalités très différentes nous sont proposées : l’une, dissonante, l’autre, nostalgique, que j’aimerais examiner avec vous car il semblerait que vos écritures oscillent entre ces deux pôles.
Oui. Toutes mes pièces ne ressemblent pas à Orgueil, poursuite et décapitation. D’aucune sont beaucoup plus poétiques, aigres-douces. Orgueil est ma pièce la plus brutale. C’est une pièce à voix très haute. Je l’ai écrite lors d’un été particulièrement chaud, éprouvant. J’ai eu besoin, à ce moment-là, de restituer la vie dans toute sa cacophonie, tout son tintamarre.

* Comme vous savez, le sous-titre de ce séminaire est « Histoires de familles ». Avant de vous recevoir toutes trois nous avons réfléchi, dans le sillage de Jacques Lacan et de Charles Melman, en particulier, aux pathologies familiales : psychoses, névroses et autres nécroses poussées au fond du nid. La famille est sans nul doute au cœur de vos textes, mais les portraits que vous en brossez chacune sont très différents.

* Prenons d’abord l’exemple de Marion Aubert pour commencer ; à en juger par les titres de ses pièces, c’est un thème qui l’a inspirée :
-    La Très Sainte Famille Crozat
-    Scènes d’horreur familiales (commande de la Comédie française)
-    Conseils pour une jeune épouse (préparation collective à la vie conjugale)

Et peut-on savoir quels types de conseils vous lui prodiguez à cette jeune épouse ? De vivre loin de sa belle-mère si elle veut sauver son mariage ?
Oui. La famille est un champ d’exploration particulièrement fertile. C’est une micro-société au sein de laquelle repose en germe bien des pathologies. Et puis, surtout, on a tous une famille à portée de la main. C’est pratique. Conseils pour une jeune épouse est en fait un projet bien particulier. Des amies avaient récolté des conseils datant de l’encyclopédie des femmes des années 50, des articles de magazines féminins et des extraits du kama-sutra. A partir de tous ces textes j’ai rédigé ce petit fascicule. Il est intéressant de relever toutes les injonctions qui sont faites aux femmes et auxquelles elles ne peuvent se tenir sans risquer de perdre la raison.

Enchainer avec Orgueil, poursuite et décapitation. Lecture d’un extrait. Soit la belle-mère (7 minutes) ou la punition (3 minutes).

Commentaires : Un théâtre de la cruauté. Rappeler que pour Nietzsche le remède à la décadence est à trouver dans une forme d’art - le théâtre en particulier - qui donnerait à voir la vie « crue » (contre le « cuit »). Les 3 axiomes de la cruauté. 1. La cruauté s’origine dans le lieu de l’Autre. 2. La fin de la cruauté est le réel. 3. La cruauté perturbe les catégories et les hiérarchies.
Ce dernier point me semble particulièrement intéressant. J’ai tenté, dans Orgueil, d’extraire le monstre de tous mes personnages : l’enfant n’est pas moins monstrueux que la mère, qui n’est pas moins monstrueuse que le directeur. Les pathologies sont différentes mais elles ne sont pas moindres. J’essaie d’aggraver tous les cas, sans exception. En même temps, j’essaie toujours d’avoir de la tendresse pour tous mes personnages. De les trouver infiniment médiocres mais attachants. De les rendre monstrueusement humains finalement. De leur donner quelque complexité, quelque épaisseur.
J’essaie aussi, bel et bien dans Orgueil, d’avoir accès à la vie crue, saignante. Enfant, j’ai rêvé quelques temps de devenir bouchère. Peut-être cela a-t-il eu quelques incidences sur mon imaginaire.

Pensons à ce qu’ Antonin Artaud entendait par l’expression « faire le méta » dans Le théâtre et son double (1935) : « Mettre quelque chose de plus dans la rusticité immédiate de son être, et non s’élever jusqu’aux idées conceptuelles universelles qui font perdre la physique ». Faire le clown de manière primitive. Retrouver, « au-delà du bien et du mal » le motif d’une musique secrète…
Cela me semble très juste aussi. Mes personnages sont sans aucun doute des clowns rustiques, avec quelque chose de plus. J’aimerais bien qu’ils soient ainsi. Ils ne sont pas du tout du côté de la morale, mais bien plutôt du chant, de la musique, même si cette musique secrète est ici bouillonnante, brutale.

C’est finalement faire le pari de la foi dionysiaque : irruption de l’altérité dans l’individu, libération de la puissance dangereuse de la Fête à titre collectif, de l’ivresse et de la transe à titre individuel.

Repérages de cette « bestialité » dans l’œuvre : le contexte de la Feria, Dionysies d’aujourd’hui, la référence à la famille mythique des Atrides, la violence libidinale de la parole masculine (le mari, le directeur de théâtre), sémiotique archaïque sollicitant l’inconscient (les irruptions de l’auteure, les cauchemars de M. Aubert).

Une écriture drastique combinant l’humour et la violence pour redonner ses chances à l’origine. Une « poématique » (la « poésie vraie » selon Artaud car parlant le langage du sang – ema en grec), afin de réveiller dans l’esprit les forces de dissociation qui font penser : dissonances, cris, jaillissements… Faire le pitre contre le Père ? L’Ordre sauvage – violence, dépense et sacré dans l’art des années 1950-60 de Laurence Bertrand-Dorléac. Le transport du corps contre le langage social.

Tout ça me semble très juste. J’essaie en fait de pousser les situations à l’extrême jusqu’à trouver une porte de sortie. Au moment où les situations deviennent tellement excessives, insupportables,  je les pousse un peu plus loin pour qu’elles basculent dans la farce. Le rire, je l’espère, nous libère de cette violence, permet de la mettre à distance et d’ainsi mieux la comprendre. De mieux vivre avec aussi.
Je travaille souvent à partir du rêve, ou du cauchemar. C’est bien pratique pour traquer les non-dits, les désirs honteux, les fantasmes. Lorsque j’écrivais Orgueil, j’essayais, c’est vrai, de retrouver les états bruts des personnages, une parole coupante, immédiate, qui ne se réfléchit ni ne se regarde.
 
* Si vous dénoncez aussi dans vos pièces les « horreurs familiales », Carine Lacroix, votre écriture n’est pas aussi « extrémiste ». Ou plus justement, comme vous percevez au sein de la famille des cellules différentes : celle, indigne, des parents et celle,  fabuleuse, des enfants dans Écoute !, vous la scindez en plages d’intensité : ici, violente et primitive (le dialogue entre le frère et la mère) ; là, tendre et poétique (les monologues de la sœur). Lecture d’extraits.

Quelle fonction attribuez-vous au poème, à la poésie dans votre vie et dans votre œuvre ? Quels poètes lisez-vous avec le plus d’émotion ? Vous avez écrit, je crois, un roman-poème, À l’ombre et au miel, encore inédit à ce jour, pourquoi avoir choisi cette forme hybride ? Vous considérez-vous plutôt comme une poète ou comme une dramaturge ? Vous avez lu Duras, sans doute, comme nous toutes : quels sont les textes d’elle qui vous ont le plus marquée ? Des textes comme La Pluie d’été ou Agatha ont-ils influencé votre perception et votre représentation de la fratrie ? Les personnages d’Irène et de son frère ne sont pas en effet sans évoquer ceux de Jeanne et d’Ernesto. L’amour qui les unit est d’une nature singulière, non ? La société pourrait en prendre ombrage ?

Anne-Laure Liégeois qui a mis en scène votre pièce Burn Baby Burn au Studio de la Comédie-française en janvier 2010 a, en quelques mots, rendu l’essentiel de votre univers : un terrain vague, indéfini, valant comme passage vers « autre chose », où se retrouvent deux êtres solitaires ayant besoin de se rapprocher physiquement. On retrouve ce scénario dans Écoute ! Si on peut parler d’un retour à l’archaïque, il s’opère avec moins d’hystérie que chez Marion Aubert : vous préférez l’humus au sperme et si vous faites aussi couler le sang, c’est plutôt celui de la menstruation que celui du sacrifice ? En résumé, l’adolescence et son cortège de régressions douloureuses vous fascinent ? Que pensez-vous du cinéaste Gus van Sant ? Votre univers fait-il écho au sien ? Quelle est selon vous la principale qualité d’un poète ?

•    Laura Ley, Lorelei est le nom d'une Nixe, nymphe de la mythologie germanique, qui par ses chants entraine le naufrage des navigateurs du Rhin, comme les sirènes de la mythologie grecque. Une légende mise en poésie en 1824 par Heinrich Heine, puis en musique par Friedrich Silcher. Si le théâtre de Marion Aubert se développe à partir d’une danse, d’une transe et celui de Carine Lacroix à partir de dialogues décalés et poétiques, c’est à partir du chant, de la chanson que se déploie le tien ? Quelle place accordes-tu au chant dans tes spectacles ? Quels sont tes chanteurs et chanteuses préférés ? Si l’on fait l’inventaire des chansons qui émaillent la vie et l’histoire de Raymonde l’Odonienne (habitante de Saint-Ouen), ce n’est pas la voix d’une sirène maléfique que l’on entend, mais celle d’un être rempli d’amour pour son prochain : d’une grand-mère pour sa petite fille, qui le lui rend bien ? Les héros de Melle Penut ne sont ni pervers ni violents : ce sont des clowns attachants (Charlot, Buster Keaton, Gaston Lagaffe et le petit Nicolas, je te cite…) : des figures moins grotesques qu’idiotes donc ? Comme la grand-mère d’Orgueil, poursuite et décapitation, ta Raymonde semble avoir subi sa vie au lieu de la tracer. Marion, par provocation, la fait violer sur une aire d’autoroute ; toi, tu te contentes de la faire engrosser bon an mal par son mari, volage, par-dessus le marché ? Que peut bien signifier l’adjectif « super-héroïque » pour qualifier une telle vie ? Antiphrastique ou éperdu d’admiration ?
Je ne sais si c’est par provocation. C’est plutôt par indignation je crois. Toutes les scènes d’Orgueil ne proviennent pas de ma propre vie, tous les actes décrits n’ont pas forcément eu lieu mais l’histoire de ma grand-mère est véridique. Il y a 48000 viols de femmes par an en France. Le sujet reste tabou. Lorsque ma grand-mère m’a raconté l’histoire de son viol, un jour, en faisant la vaisselle, elle m’a surtout dit que mon grand-père n’avait su comment réagir. Les policiers lui ont ri au nez. Ma mère non plus n’a pas su quoi faire. Elle m’a avoué, lorsque je l’ai questionnée à ce sujet, qu’elle avait honte de ce viol. C’est peut-être pour sortir de cette honte dans laquelle on enferme les femmes violées, - et leur entourage - ou dans laquelle elles s’enferment elles-mêmes, que j’ai voulu parler du viol de ma grand-mère.

La suite de l’histoire ce soir à 18 heures, à la Rotonde, Villa Europa !

•    À toutes les trois : En dépit de ce que vous racontez sur la Famille, vous semblez avoir succombé au désir d’en fonder une : Laura, les apparences de ton ventre sont éloquentes ; Marion a, je crois, accouché d’une petite fille il n’y a pas longtemps ; Carine, ma foi, je ne sais pas… Alors : inconscience, provocation ou pari pascalien ?
Oui. J’ai une petite fille de quatre mois et un petit garçon de 5 ans. Mais rassurez-vous, ma vie familiale est beaucoup moins harassante que celle de mes personnages. Il m’arrive même d’atteindre à la félicité en compagnie de mes enfants et mon mari. Les textes ne sont pas tant une décalcomanie de ma vie - relativement sereine - qu’une extrapolation de celle-ci, une vie au cube, en quelque sorte. Exacerber les situations problématiques, les tensions puis les sublimer dans le geste d’écrire me permet peut-être de mener la vie banale et sans histoire que je mène, va savoir !